Vie du sol et méthanisation

photo grégory vrignaud

Viser un bon équilibre

Grégory Vrignaud est un spécialiste de l’agronomie et de la méthanisation. Pour lui, il est tout à fait possible de concilier “vie du sol et méthanisation”. Le bilan carbone peut même être en faveur d’un système intégrant la méthanisation. Interview.

Quelles sont vos missions en tant que consultant agronomie et méthanisation ?

Je conseille des groupes d’agriculteurs engagés dans des projets de méthanisation en amont ou avec des unités en fonctionnement en Bretagne et en Pays de la Loire. Je travaille actuellement avec ENGIE BiOZ et un groupe d’agriculteurs sur la commune de Janzé près de Rennes. J’ai auparavant dirigé une unité de méthanisation et j’ai un passé de technicien conseil dans les techniques de conservation des sols.

Pour vous, est-il possible de maintenir un bon niveau de carbone dans le sol en intégrant la méthanisation dans son système global ?

Ce qui est intéressant pour les agriculteurs, c’est toujours de comparer leur situation initiale sans méthanisation et avec. C’est-à-dire, analyser la situation initiale pour les deux matières destinées au méthaniseur : les effluents d’une part et les couverts végétaux d’autre part. Je sensibilise les agriculteurs que je rencontre au fait qu’un fumier stocké à l’air libre perd 40 % de sa valeur en carbone au bout de 6 semaines* via la fermentation et le lessivage. Avec un fumier bâché et tassé, nous limiterons le lessivage. Mais en créant une fermentation anaérobie, ces mêmes études montrent que la fuite de carbone, bien que similaire, est encore pire d’un point de vue gaz à effet de serre (GES) ! Donc, nous partons souvent d’une situation loin d’être parfaite en termes de GES… Quant au fumier composté, la perte de carbone se situe entre 50 et 60 %. Nous obtenons une matière solide, certes mais avec un bilan carbone faible.

Lorsque nous méthanisons un fumier frais, entre 45 et 50 % de la matière organique initiale sera décomposée. En optimisant la gestion des couverts végétaux en passant sur des Cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) et en faisant évoluer ces rotations, nous pouvons obtenir un apport supérieur au sol avec de la méthanisation.

Pourriez-vous nous en dire plus sur ces pratiques ?

En France, l’agriculteur est obligé de semer un couvert végétal entre deux cultures alimentaires (Cipan). Cela peut être une avoine ou une phacélie avec un objectif de destruction rapide soit par gel ou mécanique. De cette manière, 2 à 3 t de MS/ha sont restituées au sol en fin d’hiver. Dans le cas d’une Cive, le producteur s’appliquera pour alimenter au mieux le méthaniseur et viser les 7 à 8 t de MS/ha. En plus de cette biomasse aérienne, il faut tenir compte du carbone qui est restitué au sol via les racines et les chaumes. Pour 7 t de MS récoltées, 1,5 à 2,5 restent dans le sol. En effet, le couvert étant cultivé plus longtemps il poursuit son développement racinaire dans le même temps. Donc si nous prenons en compte l’ensemble, le bilan est favorable.

Nous ramenons davantage de carbone avec cette pratique en remplaçant les Cipan par des Cive, d’autant plus si nous boostons la culture avec un apport de digestat liquide au bon moment. Nous avons mené une expérience sur la communauté de communes de Thouars dans le cadre du projet ABC-terre pour essayer d’améliorer le bilan CO2 grâce à l’agriculture sur le territoire. En remplaçant 20 % des Cipan par des Cive et en faisant durer les couverts plus longtemps, nous sommes parvenus à retourner 40 kg de carbone en plus dans le sol, soit 3500 t de CO2 captées en plus… En exportant la culture de temps en temps, nous accélérons le cycle de l’azote et nous en remettons au bon moment. L’idée est de continuer à faire travailler le sol, en piégeant du carbone. Ainsi, nous arrivons à faire mieux que le système initial.

Vous évoquez aussi la qualité du carbone ?

Oui, c’est une notion importante. Il est essentiel d’apporter de la matière verte de temps en temps afin de varier les apports de matière organique. Cela permet de mieux nourrir l’ensemble « du cheptel » des sols. Il faut aussi savoir le faire au bon moment pour optimiser le cycle de l’azote. C’est en cela que la méthanisation permet de se poser les bonnes questions sur le plan agronomique.

En résumé, est-il possible de viser une synergie entre la vie du sol et la méthanisation ?

Oui, la méthanisation n’est qu’un révélateur, un outil à prendre en compte pour concevoir un système global et cohérent. Il faut parfois plusieurs années avant de le caler et de l’optimiser. C’est une démarche complète qui peut être optimisée également avec un travail du sol limité, l’intégration de luzerne dans la rotation…. L’agriculteur a tout intérêt à développer une réflexion globale, il sera gagnant. La formation permet d’alimenter une réflexion et de mûrir son propre système.

* Deux études indépendantes ont montré cette perte du carbone (Étude ADEME 2015 avec la Ferme expérimentale Derval 44 et Seenovia essai 2019)

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